En écrivant Être ou ne pas être charismatique, je pensais analyser des postures, des comportements, des manières de parler. Je ne pensais pas qu’une écrivaine allait, à elle seule, déplacer toute ma compréhension du sujet.
Chimamanda Ngozi Adichie est romancière. Elle est l’autrice de Americanah, de L’autre moitié du soleil. Mais si elle est devenue une figure aussi marquante de notre siècle, ce n’est pas d’abord pour ses idées. C’est pour la manière dont elle les porte.
Je raconte dans le livre une scène
Un amphithéâtre plein d’étudiants brillants, formés à parler fort, à convaincre, à occuper l’espace. Des étudiants qui savent très bien « prendre la parole ».
Elle arrive. Et il ne se passe rien. Pas d’effet d’entrée. Pas de voix qui claque. Pas de posture conquérante. Elle est là. Et pourtant, en quelques secondes, la salle change de qualité. Le silence qui s’installe n’est pas un silence d’autorité. C’est un silence d’attention. Comme si l’air devenait plus dense.
Ce moment m’a poursuivi pendant toute l’écriture. Parce qu’il contredisait presque tout ce que j’avais appris et enseigné sur la prise de parole. Elle ne cherche pas à impressionner. Elle ne cherche pas à s’imposer. Elle ne cherche même pas à être écoutée. Et pourtant, personne ne décroche. Pourquoi ?
Les neurosciences donnent une clé fascinante
Notre système nerveux ne cherche pas des gens impressionnants. Il cherche des gens régulés. Calmes. Cohérents. Non tendus. Non en représentation. C’est ce qu’on appelle la neuroception : nous scannons en permanence l’autre pour savoir s’il est en train de se contrôler… ou simplement d’être.
Et Chimamanda ne se contrôle pas. Elle ne joue rien. Elle ne « tient » rien. Elle parle depuis un endroit où elle n’a rien à prouver. Et cela produit un effet incroyablement rare : on se sent bien en l’écoutant.
À un moment, elle raconte qu’elle a longtemps essayé d’être irréprochable. Forte. Brillante. Inébranlable. Comme si la moindre fissure devait être masquée. Puis elle dit doucement : « Un jour, j’ai cessé de vouloir paraître forte. J’ai accepté de me montrer entière. Et c’est là que tout a changé. » Cette phrase a résonné très fort pendant l’écriture, parce qu’elle vient percuter frontalement tout ce qu’on raconte sur le charisme. On apprend à paraître. Elle parle de cesser de paraître. On apprend à maîtriser. Elle parle de relâcher. On apprend à produire un effet. Elle parle d’être entière.
Et j’ai compris quelque chose de décisif
Le charisme n’est pas une compétence d’expression. C’est un état intérieur perceptible. Un état où la personne n’est plus en train de se regarder être. Plus en train d’essayer de bien faire. Plus en train de contrôler l’image qu’elle renvoie. Elle parle depuis un endroit qui n’a rien à prouver. Et cela crée, chez l’autre, une qualité d’attention très particulière. Une attention reposée.
On croit souvent que le charisme capte l’attention.
En réalité, il apaise l’attention. Il enlève la tension dans la pièce. Il enlève la tension chez l’autre. Il enlève la tension chez soi. Et c’est pour cela qu’on écoute. Pas parce qu’on est impressionné. Parce qu’on se sent bien.
Chimamanda ne cherche pas à être écoutée
Elle parle depuis un endroit où elle est suffisamment en paix avec elle-même pour ne pas avoir besoin que la salle la valide. Et c’est exactement cela qui rend sa parole précieuse. Parce qu’elle n’a pas besoin de nous. Et paradoxalement, cela donne envie de l’écouter.
En écrivant cette scène, j’ai compris que le charisme n’est pas une question de présence visible. C’est une question d’absence d’effort perceptible. Quand on ne sent plus la mécanique. Quand on ne sent plus le personnage. Quand on ne sent plus la stratégie. Juste quelqu’un qui parle depuis lui. Entier. Et c’est infiniment rare.